La Phocide dans la presse
 
 
    nonfiction.fr - 09 mai 2011    
         
 
Où s'en va la ville?
par Antonin Margier

Source: http://www.nonfiction.fr
L
oin des théories focalisées sur les dimensions politiques ou sociales, nécessaires mais rarement globalisantes, Jean-Luc Nancy appréhende la ville comme une entité, voire comme un sujet, en perpétuelle évolution, dont les habitants et les usagers constituent l’épine dorsale. Ce sont en effet ces individus qui mettent la ville en mouvement et lui donnent ses propres significations. L’auteur s’intéresse à ces milliers de gens qui vivent dans la ville et qui font la ville, à ces vies qui s’enchevêtrent, qui évoluent à proximité sans se croiser. Mais parfois ces trajectoires se rencontrent, se choquent, s’interpénètrent, et c’est là que demeure le sens de la ville, dans cette possibilité de la rencontre autant que de son absence. Ainsi, prennent de l’importance dans le saisissement de la ville par l’auteur, les notions de proximité, de croisement, d’entrechocs, de promiscuité mais aussi de passage, de traversée, de rendez-vous, etc. Comme l’ont auparavant montré des sociologues tels que Simmel ou Goffmann, les normes de la proximité et de la distance se transforment complètement dans la ville, et le " voisin est tout près sans proximité, il est loin à portée de main ou de voix "(1). 

Nous touchons ici selon l’auteur à l’art de la ville, dont le mouvement constitue la dimension principale. Car si la ville est née du déplacement, des passages et des correspondances, le noyau d’une ville est également en perpétuel mouvement, permettant à la ville de vivre et de bouger. Flux d’hommes, d’énergies, de communications, d’automobiles, tout cet ensemble anime la ville. Elle est comme "un "nœud " de correspondances, de renvois, d’actions réciproques. Mais le nœud lui-même est animé, il est en mouvement comme un serpent lové sur lui-même dont le corps glisse lentement le long de ses propres anneaux" (
2). L’art de la ville est donc un art du mouvement, qui se cristallise dans la figure du passant en tant qu’il est en mesure de relier l’ensemble des lieux qui sont éloignés les uns des autres par leurs fonctions ou leurs barrières. Tel est "l’art de la ville : (…) art des rapprochements furtifs, art des passages passagers, des passants insignifiants, des signifiances inframinces, expédiées sitôt esquissées" (3). L’art de la ville réside donc dans les possibilités de rencontre qu’elle offre, "dans celle qui a lieu, dans celle qui n’a pas lieu et dans celle qui a mi-lieu : dans le frôlement, l’effleurement des passages, des regards, des allures, des signes, des marques et des traces qui ne valent que par le passage ou la passée, sans passation de pouvoir signifiant, dans le seul déplacement qui n’ébranle pas moins que la signifiance entière, dans le renouvellement incessant de l’étrangeté devenant familiarité, la distance proximité, la mouvement présence et le labyrinthe chemin" (4). Or c’est cet art de la rencontre qui atteint ses limites à l’heure où les espaces publics se ferment, où les distances parcourues au quotidien s’accroissent et où les sociabilités tendent à se replier dans la sphère privée. L’enjeu à venir réside donc dans la reproduction ou l’invention de nouveaux moyens de prolonger cet art de la ville, quelles que soient les nouvelles formes urbaines à venir.
Finalement, à travers ces mots, à travers cette écriture toute en subtilité, l’auteur rend un vibrant hommage à la ville, à l’éventail des possibles qu’elle offre et aux sensations qu’elle ouvre. Cet ouvrage rappelle notamment aux chercheurs l’importance de la phénoménologie pour comprendre la ville ainsi que la nécessité de s’y perdre, de la vivre pour en décrire plus finement les enjeux. L’on referme ce livre satisfait par la justesse des propos et la finesse des analyses. L’auteur parvient en effet à mettre des mots sur des sentiments que nous avons tous en nous, plus ou moins enfouis, et qui constituent la substance de l’urbanité, ce pour quoi nous cohabitons dans la ville. Dans cette ville qui, irrémédiablement s’éloigne, mais dont il ne tient qu’à nous de perpétuer l’essence.

NOTES:

(1) P. 43.
(2) P. 110.
(3) P. 115.
(4) P. 123.

 

 

T o u s   d r o i t s   r é s e r v é s
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