La Phocide dans la presse
 
 
    Humanité - 10 mars 2011    
         
 
Les débuts dialectiques de Friedrich Engels
par Vincent Chanson

Source: http://www.humanite.fr/09-03-2011
Des textes de jeunesse dirigés contre la philosophie théologico-spéculative allemande de Schelling donnent à lire la vigueur critique de celui qui fut toujours un rationaliste convaincu. Anti-Schelling, de Friedrich Engels. Éditions La Phocide, 2011, 12 euros.

Ce recueil de trois textes inédits en français du jeune Engels constitue un document passionnant pour qui s’intéresse à la genèse de la pensée marxiste. Publiées sous la forme d’un article et de deux brochures en 1841 et 1842, ces trois charges vigoureuses contre la philosophie de la révélation de Schelling montrent clairement la teneur polémique et subversive du courant caractérisé par l’historiographie de « gauche hégélienne ».

De Ruge à Feuerbach, en passant par Bauer et Stirner, ce grand mouvement de dépassement de l’hégélianisme, au sein duquel Marx et Engels fourbirent leurs premières armes critiques, mit en avant le contenu explosif et émancipateur de la pensée dialectique. Il va sans dire que, dans une Allemagne en proie à la restauration autoritariste, le rappel de Schelling à Berlin en 1841, pour combattre l’influence de Hegel disparu dix ans plus tôt, résonna pour une grande partie de cette intelligentsia radicale comme une véritable mise au pas. C’est donc à une critique sans concessions des conceptions théologico-spéculatives de Schelling, jugées régressives, que s’attache ici Engels.

Pour préciser les termes du débat et comprendre l’origine philosophique de ce qui s’élaborera plus tard sous le nom de matérialisme historique, l’examen effectué par Engels des inconséquences de l’idéalisme schellingien semble fondamental. À Hegel et sa saisie dialectique d’une totalité rationnelle s’oppose Schelling et sa visée d’une expérience extra-logique fortement teintée d’irrationalisme. Engels insiste sur la nécessité de défendre la négativité hégélienne contre les assauts de la philosophie positive. En effet, la méthode « scolastico-mystique » de Schelling n’aboutit selon lui qu’à une incapacité structurelle à penser l’histoire au profit d’une métaphysique naturaliste. Dans son compte rendu de la leçon inaugurale du vieux philosophe à l’université de Berlin (« Schelling et la révélation », épicentre du recueil), à laquelle assistèrent aussi Bakounine et Kierkegaard, on sent Engels habité par une passion polémique : il s’agit de sauver l’héritage de Hegel des attaques de la « dernière tentative de réaction contre la philosophie libre ».

Il faut cependant éviter tout anachronisme et surinterprétation. Nous n’avons pas encore affaire à une critique matérialiste des positions de Schelling, plutôt à une tentative de sauvetage d’un type de rationalité dont le potentiel révolutionnaire et libérateur prendra forme par la suite dans les conceptualisations marxiennes. Avant tout, il s’agit de comprendre ce qui se joue de fondamental entre deux grandes options théoriques. C’est tout le mérite de ces textes que de nous le rappeler.

Vincent Chanson, doctorant en philosophie

 

 

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