La Phocide dans la presse
 
 
    Blog de Jean.Clet Martin - 16 février 2009    
    
 
Entretien avec F. Neyrat - "Lectures d'Artaud"
par Jean-Clét Martin

Source: http://jeancletmartin.blog.fr
D
e Heidegger à Artaud, la relation s'est constituée de quelle manière ?

Je crois qu’il n’y a pas de relation de l’un à l’autre ou de l’un vers l’autre, si ce n’est sans doute que ce sont tous deux des penseurs impossibles. Non, la relation s’inscrit je crois dans un ensemble plus large, avec mon « Heidegger » et aussi « Biopolitique des Catastrophes ». Disons qu’il s’agit d’une attaque contre la civilisation, dans un sens très précis: l’humanité vit au-dessus de ses moyens. J’entends ça à la manière de Freud, quand il dit que l’humanité sublime beaucoup moins ses pulsions qu’elle ne le croit, j’entends ça avec Nietzsche quand il affirme que l’homme est “l’animal le plus raté”, avec Heidegger qui opposera au forçage à volonté le « laisser-être », et aussi avec un sens venu de l’écologie politique. Le « Artaud », c’est l’attaque contre l’Occident, l’Occident colonial, l’Occident marquant la plus extraordinaire impasse de civilisation possible. Comme si le colonialisme, d’un point de vue énergétique, était l’exercice compensatoire de l’Occident. En ce sens, en finir avec le colonialisme voudrait dire changer de civilisation. Et ce qu’on appelle postcolonial veut dire pour moi: la révélation, au sens photographique du terme, de la structure coloniale à-même son lieu de production originel. Et celle-ci repose sur une forclusion ou une constellation de forclusions. Puisque vous m’invitez à mettre en regard Heidegger et Artaud, je dirais qu’est pointée dans les deux cas une mécompréhension radicale de la phusis, un déni d’une telle intensité que Artaud est obligé d’inventer l’inné, le “totem inné de l’homme”. C’est de l’invention sous contrainte, il n’empêche, c’est de l’invention quand même. Il en va de même pour le concept d’envoûtement, qui vient à la place de ce qui ne peut se dire de cette politique occidentale. On dira que les choses se sont améliorées depuis, et qu’il y aura pourtant toujours eu des voix au cours de l’histoire pour dire l’impossible au moment même où il se produisait, c’est vrai, c’est diablement vrai, et c’était la voix d’Artaud par exemple. Un miracle.

Envoûtement, pour une prise d'âme... Une âme à prendre, cela suppose donc bien une âme surprise. Quel rapport au corps chez Artaud qui lui ne se laisse pas prendre, je crois. Tu pourrais un peu nous préciser plus avant ce choix du titre?

C’est un titre à l’assignation paradoxale, puisqu’il serait celui de l’autre à combattre, il s’agirait ici des instructions « de » l’Occident. Un titre étrange donc, qui s’est imposé dès le début, et que j’ai conservé parce qu’il engramme le problème auquel je me suis heurté en écrivant sur Artaud: comment lui rendre justice, est-ce même possible ? lui rendre justice, n’est-ce pas le plus grand tort qu’on puisse lui faire ? J’ai essayé de me tenir au plus près de cette double contraire de différentes manières, non par le bais d’une écriture folle, car, n’est-ce pas, n’est pas fou qui veut, mais par un certain type de décrochages, d’excès analytiques relatifs à l’ontologie d’Artaud, par l’intrusion du domaine de la fiction, etc. Le choix du titre fait partie de ces décrochages, il y en a d’autres ...
Mais il y avait aussi l’idée qu’à la magie noire de l’envoûtement, il faut savoir, nous dit Artaud, opposer, faire transparaître une autre magie. De même que les instructions pour une prise d’armes de Blanqui transparaissent dans le titre. Si l’envoûtement est ce qui empêche, le contre-envoûtement est ce qui empêche d’empêcher. Empêcher la colonisation du corps, et là il faudrait qu’on discute, mais Artaud passe son temps à décrire la façon dont son corps est pompé, exploité, saccagé, annulé. Même si en même temps il dit aussi qu’il y a quelque chose de son corps qui n’est pas touché, et je dirais aujourd’hui que ce par quoi son corps n’est pas touché, “car à mon corps on ne touche jamais”, est l’amour. Cette phrase est une blessure, pas une immunité.
On pompe le corps donc, on lui fait un sort, à coups de technologies et d’économie politique, et c’est comme cela qu’on prend l’âme: en la produisant. C’est pour cela qu’il faut savoir faire prendre l’air aux âmes.

Tu dis un mot : amour... et comme tu sais amour, amulette, âme, c'est tout un... non? Si l’âme résulte de tout ce qui pompe le corps ne peut-on pas y voir comme un supplément, une déterritorialisation, une excroissance pas du tout capitalisable?

Ta dernière question me fait penser à ton travail sur l’inconsommable, et on peut en effet imaginer qu’une “excroissance non capitalisable” soit, du même coup, et a priori, non consommable. Si je frotte ta question sur le Momo, je dirais que ce qui ne se capitalise pas est le trou de l’âme, car le trou de l’âme est sans tête, sans cap, sans raison. Pour ce qui est de l’amour, Artaud ne me répond pas, car la passion fondamentale d’Artaud, c’est tout de même la haine et son opération massive de décapitalisation, qui tranche tout ce qui dépasse. La ligne d’erre qui me vient en mémoire serait celle d’un autre Apprenti Sorcier, avec sa “communauté des amants” qui se soustrait au monde afin de le recomposer – de lui recomposer “un corps neuf”, tiens, nous revoilà avec l’anarchiste couronné... Le problème avec les excroissances, c’est encore celui de l’alimentation en énergie : pour que ça se tienne vraiment ex-, au-dehors, il faut garder la tête chaude, autrement dit tenir tête face à l’équilibre. Y compris dans le plus grand abandon, comme quoi il est toujours possible de tenir tête tout en perdant pied. Dès que le processus n’est plus alimenté, le système loin de l’équilibre en revient au registre de la croissance normale, et donc au capitalisme.

Le corps pompé, absorbé, pressé jusqu'à épuisement, reste la figure de l'inné, l'insistance de l'analphabète ou de l'idiot génital. Ce serait là le corps sans organes?

Ce n'est sans doute pas un hasard si j'ai laissé de côté cette figure, si je puis dire, du "corps sans organes", car il est vraiment "plein" ce corps, saturé d'interprétations, pressé jusqu'au trognon, lui aussi on l'aura pompé jusqu'à l'os. Je ne l'évoque que rapidement, simplement pour rappeler que c'est le nom du corps désenvoûté. Il est vrai que c'est tout le problème théorique d'une pratique supposée faire venir, produire, quelque chose qui par définition échappe à la production. Cela pose le problème de cet impossible du passé, de cet irréel inaugural au statut inassignable dans lequel Artaud ensource son Grand Refus. Alors, comme l’écrivent Deleuze et Guattari, le CSO serait “l’improductif, le stérile, l’inengendré, l’inconsommable” ? C’est possible, mais pour aller vérifier cela, il faudrait savoir vraiment, du côté de Guattari et Deleuze, jusqu’où il y a chez eux ou non autonomisation possible de l’anti-production, jusqu’où l’anti-production est ou n’est pas qu’un rouage dans le processus de production, jusqu’où donc l’être peut et doit être ontologiquement compris comme flux, production de flux. A cela Whitehead répond que le flux n’est pas le problème ultime, et Stengers dans son livre sur Whitehead le souligne parfaitement, ce qui importe au final n’est pas le flux en tant que “transition” mais en tant que “concrescence”. Je crois qu’écrire à propos d’Artaud consiste à expérimenter les limites du parler-pour l’analphabète, du naître-pour l’inné, du penser-en-commun-avec l’idiot, ce qui veut dire les limites dans lesquelles ce qui n’est pas né nait quand même, ce qui ne peut pas se dire s’est dit quand même, etc. De même cela veut dire: jusqu’à quel point une machine d’anti-production est-elle apte à attenter à la machine productive, quel est le degré d’autonomie non-suicidaire de l’anti-production ? L’anti-production n’est-elle pas le pivot à partir duquel il devient nécessaire de penser l’être autrement qu’en termes de production, de consommation etc. ? L’inné rend justice à ce que nous avons un mal fou à penser.

 
 

 

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