La Phocide dans la presse
 
 
    Humanité - 2 octobre 2008    
    
 
Levinas, l'inspiration éthique et l'appel du politique
par Laurent Etre

Gérard Bensussan décrypte un parcours qui trace une politique de justice pour peu qu’on s’y arrête.
Coordonnateur, avec Georges Labica, du Dictionnaire critique du marxisme, Gérard Bensussan montre ici à quel point la pensée de Levinas est éloignée de l’apolitisme qu’on lui prête souvent. Sans nier ni extrapoler son ambition première, à savoir le développement de la phénoménologie de Husserl, il serait possible de percevoir dans l’éthique lévinassienne le souci d’une authentique communauté des hommes. La condition serait de renoncer à une conception de l’être humain comme identité close, finalement interchangeable du point de vue de la loi. Si la continuité entre « personne et société de personnes » est bien le postulat de toute philosophie politique, de tout contractualisme républicain, il s’agit au contraire, avec Levinas, de donner à penser la mise en commun d’une précarité permanente, celle du sujet saisi par l’irréductible singularité d’autrui, dans le « face-à-face avec un visage ». C’est dans ce face-à-face, véritable trame de notre vie sociale, que le sujet se subjectivise, se constitue comme tel. Le visage qui m’apparaît est en effet comme un appel auquel je ne peux me dérober, à mille lieues du silence et de l’indifférence que maintient comme possibilités toute interpellation par la parole. C’est dire que cette accession à l’éthique commence paradoxalement par une déposition de ce que le sujet considère être son identité : « La subjectivité est une fission de soi, une perte, une ouverture infinie », explique Gérard Bensussan. C’est dire aussi que l’éthique se situe dans une sorte d’en deçà de la délibération publique et qu’elle ne peut ni ne doit, dès lors, se traduire en une politique particulière, ni même se décliner en maximes universalisables susceptibles de cadrer une fois pour toutes l’action politique. Dès lors, on pourrait se dire qu’une telle réflexion n’engage à rien de définitif, et le regretter. Il faut veiller cependant à ne pas ignorer l’« inspiration » éthique en tant que telle. Le recul critique qu’elle permet à l’égard du concept d’identité invite à réfléchir sur ce que serait une authentique « politique de l’étranger », laquelle semble bien faire défaut aujourd’hui à la République. Avec Levinas, la politique n’est plus cette « sphère autonomisée » distribuant les places et excluant, dans le même mouvement, des catégories d’individus. Elle est, au contraire, « appelée » par l’éthique, en tant que capacité d’établir des médiations justes dans le rapport à l’autre. Cet ouvrage inspirera celles et ceux qui n’acceptent pas que la vie politique se réduise à un cortège de représentations instables, de mises en scène de soi plus ou moins abusives.
 
 

 

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