La Phocide dans la presse
 
 
    nonfiction.fr - 1 octobre 2008    
    
 
La Phocide, nouvelle maison d'édition : "Le quotidien doit se donner de nouvelles langues"
entretien de Bastien Engelbach

source: http://nonfiction.fr
Fille de l'étonnement, fille de l'effroi, la philosophie est une discipline qui se veut lieu d'accueil d'interrogations multiples provenant des diverses facettes de l'expérience humaine. Forte de ce constat, les éditions de la Phocide, jeune maison d'édition strasbourgeoise, s'efforcent de se tenir à la croisée des chemins, afin de faire résonner ensemble les disciplines et les pratiques, et de trouver des langages pour le présent, qui nous rendent conscients et attentifs de celui-ci.
nonfiction.fr a rencontré Andrea Potestà, responsable de la Phocide, ainsi que le comité de rédaction, afin de présenter cette nouvelle maison d'édition.

nonfiction.fr : Quelle est la motivation initiale qui préside à la volonté de la constitution d'une nouvelle maison d'édition ?
Le comité de rédaction : Il y a un désir de voir émerger de nouveaux auteurs, c'est-à-dire de nouvelles écritures, de nouvelles langues, mais aussi l'espoir de toucher de nouveaux lecteurs. L'édition, ça peut être une institution fermée, mais ça peut être aussi l'ouverture d'un monde de rencontres, de même que les livres, en créant des lecteurs, créent des mondes, des secrètes rencontres, des devenirs.

nonfiction.fr : Pourriez-vous préciser la ligne de votre politique éditoriale ?
Le comité de rédaction :  Nous n'avons pas vraiment de "politique éditoriale" au sens où nous ne savons pas à quoi nous attendre, ce qu'il "faudrait " vouloir. Certes, nous ne souhaitons pas publier des livres universitaires : ils ont déjà des espaces pour ça. Nous souhaiterions accueillir, découvrir des "langues jeunes", qui s'exposent à ce qui est dit, mais ceci ne définit pas une politique. Nous aimerions aussi publier des livres où des notions émergent à partir d'expériences, qui sachent sortir du domaine de la pure théorie. Il y a beaucoup de choses à explorer dans la vie quotidienne (le rapport à la maladie, à la vieillesse, aux générations qui disparaissent, ou bien le rapport à la technologie, ce que c'est en train de révolutionner dans le domaine de l'éthique, du désir, du temps…), des choses qui méritent d'être pensées. C'est le quotidien qui doit se donner de nouvelles langues, sortir de sa mécanique.

nonfiction.fr : Comment procédez-vous au choix des textes publiés ?
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Le comité de rédaction :  Pour l'instant, nous n'avons pas encore "une" façon de procéder. C'est maintenant que les manuscrits vont arriver de façon vraiment anonyme. Il y a un comité de rédaction constitué d'une dizaine de personnes. Le comité n'est pas un "groupe" défini par des affinités particulières. On ne se connaissait pas (pas tous en tout cas) avant de se lancer dans cette affaire. L'idée est que le travail de lecture sorte justement des cadres, des normes, des corporations, de la constitution de milieux etc. Il y a au moins deux lecteurs par manuscrit et ensuite nous en discutons lors d'une réunion.

nonfiction.fr : Vos premiers textes donnent une place importante à des auteurs comme Levinas ou Artaud. Vous situez-vous dans un certain héritage philosophique et littéraire revendiqué ?
Le comité de rédaction : Oui et non. Levinas et Artaud inventent des langues. L'ouvrage de Gérard Bensussan sur Levinas rassemble des textes qui avaient eu des destinataires et des destinations différentes (un texte avait été prononcé dans un hôpital). C'est cela aussi Éthique et expérience. On n'est pas indemne de ce qu'on écrit, de ce qu'on pense. On peut dire qu'avec Levinas, Artaud, on hérite de cette "expérience éthique". Avec un tel "héritage", les possibles ne peuvent que se démultiplier (enfin j'espère). Je veux dire, banalement, que les enfants à venir ne ressembleront pas forcément à leur père et que tout ce qui ne provient pas de cet "héritage" n'est pas nécessairement exclu.

nonfiction.fr : Les deux premiers textes publiés laissent une place importante à de courts textes qui entrent en résonance avec d'autres disciplines : philosophie, littérature, mais aussi psychiatrie, pour un des textes de Gérard Bensussan sur Levinas. Quelle est pour vous l'importance de cette pratique de la philosophie "à la croisée des chemins " ?
Le comité de rédaction : Je crois qu'il faut casser des frontières, ça ce n'est pas nouveau. D'ailleurs on ne peut pas tout simplement les effacer ou faire tomber des murs. On peut essayer de les déjouer, inventer de nouvelles façons d'être ensemble, inventer des "passeurs et des passants". En fait, c'est nous (ou nous aussi) que nous devons réinventer, c'est pour ça qu'il ne s'agit pas d'effacer des frontières comme s'il fallait se fondre dans un grand tout homogène. En ce sens, il faut plutôt inventer des passerelles, des tunnels, des fleuves, des mondes, des géographies, plutôt que de s'appuyer sur des nomenclatures préexistantes.
Mais pratiquement, cette "croisée des chemins" est parfois aussi très hermétique. Ce que nous disions tout à l'heure, qu'il s'agit d'inventer des mondes de rencontres, ce n'est pas préméditable. C'est comme l'amour, on ne sait pas si ça aura lieu, ni comment, ni quelle forme ça prendra, si ça a une durée ou non. C'est ce "on ne sait pas" qu'il s'agit de jouer. C'est ça qui est important : on ne sait pas. L'objectif n'est pas d'arriver à une corporation massive ou totale d'érudits. Une frontière ferme, repliée sur soi. Ce qu'il faut penser donc, à la façon de Levinas, c'est une ouverture infinie qui dérange le "soi", l'empêche d'être "à" soi. L'enjeu de l'écriture, ce n'est pas nouveau, c'est l'ouverture du désir, pas la conquête d'une identité.

nonfiction.fr : Vos ouvertures vers d'autres disciplines laissent une place importante à la littérature, à l'esthétique. Envisagez-vous également de donner une place aux approches scientifiques contemporaines, comme les neurosciences ?
Le comité de rédaction : Je pense que oui. Ce qu'on ne recherche pas, c'est des ouvrages de pure érudition, des ouvrages qui accumulent des savoirs mais qui ne dérangent pas. Ce qu'on ne veut pas, c'est des normes. Ce qu'on recherche, c'est quelque chose qui nous change, une mise hors de soi. Il n'y a donc pas de raison d'exclure la science.

nonfiction.fr : En faisant de la philosophie le lieu où se recueille les expériences "où l'étrangeté préside à la découverte " chercher vous à renouer avec la définition de la philosophie comme fille de l'étonnement ?
Le comité de rédaction : Certainement. A-t-on cessé d'être étonnés ? La question peut-être est en quoi l'étonnement nous saisit, ne nous laisse pas tranquilles, nous transporte (nous porte hors de nous). Nietzsche dit : notre philosophie commencera par l'effroi et non pas par l'étonnement…
 
 

 

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